Stéphanie Muzard, écocitoyenne, artiste et paysanne

Stéphanie Muzard, écocitoyenne, artiste et paysanne

Des restos du Cœur... à la haine ordinaire. L'unique voie : le cœur.

Marie-Claire, ancienne paysanne sans terres, maman de trois enfants, nous livre là une tranche de vie bien écrite et décrite, que j'ai plaisir à partager...

 

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MC Hugonnet

9 décembre 2016, 23:41
 

C'est vendredi matin, tu te lèves tôt, tu as ta journée de travail, et elle est bien remplie ce jour-là.
Tu ne traînes pas, c'est aussi le jour des "emplettes",
tu es plutôt joyeuse, tu ne te sens ni honteuse ni humiliée, tu ouvres grand ton cœur pour rencontrer, puis tu ouvres grand tes mains pour recevoir en toute dignité.


Le vendredi matin, c'est le jour des Restos du cœur, 
le jour où tu vas chercher à manger, et tu as appris à te réjouir des surprises "alimentaires" de ce jour-là.

 


Tu n'y connais personne, tu croises des milieux, des gens que tu ne croiserais pas autrement, de multiples réseaux s'y entremêlent.
Tu n'arrives pas trop tard, et tu attends ton tour, dans une pièce glaciale, dans une petite rue de la vieille ville.
Il y a là des demandeurs d'asile en nombre, tu regardes leur visage, et tu souris, il y a là des anciens, plissés de rides mais pourtant pas si vieux, la fourchette d'âge est étendue.
Nous ignorons tout les uns des autres, et tu te surprends à imaginer des vies, des parcours, tu romances, tu mets des mots dans ta tête, tu les alignes, et tu devines la galère sur les visages.
Il y a des enfants, trop petits pour être à l'école, l'attente est longue. Les mamans en ont parfois assez de les porter.

Tu proposes tes bras et une petite fille la bouche pleine de dents parfaitement alignées, accepte que tu la portes et tu joues avec elle, de bon cœur tu retombes en enfance.


Il y a une jeune homme qui vient avec son vieux golden retriever, et qui n'omet jamais de prendre une écuelle et de l'eau pour lui. Il y a quelques femmes, des africaines, qui sont terrorisées par le chien.
Certaines de leurs amies se moquent d'elles : ça rit, fort, ça éclate et dégringole, ça résonne dans la pièce de granit, c'est joyeux;
et le chien face à la peur moquée, prend cela pour un jeu... il aboie, la peur et les rires redoublent, tandis que des hommes seuls ne décrochent pas un mot.
Les demandeurs d'asile ont mit en place un système pour que l’ordre d'arrivée soit respectée.
Ils alignent leurs sacs à mesure qu'ils entrent dans la pièce, je me joins à la chenille de cabas et caddys colorés et dépareillés.
Pendant ce temps, tu assistes à un va et vient dans la salle de distribution, plus ou moins long.
Puis cela devient moins drôle. Tu entends dans la bouche des français, des remarques discrètes qui leur échappent. Les demandeurs d'asile sortent avec des fruits à la main, certains sont persuadés qu'ils n'en auront pas parce que "ce sont toujours eux les premiers", on nous conseille même de ne venir qu'après 10h30 pour être sûr de ne pas attendre.
Cela génère de la jalousie, cela évite qu'on se mélange, et cela entretient un sentiment d'injustice. Les gens veulent manger et ils veulent avoir le choix, les enjeux sont forts : se nourrir, et ramener la nourriture surprise à sa famille.


Quand les demandeurs d'asile s'en vont, les odieuses bouches se délient et c'est un flot incroyable de bêtise, d'intolérance et de peurs qui se déverse.
Le racisme ordinaire dans la bouche de ceux qui galèrent au quotidien, qui sont les premiers à pouvoir comprendre les difficultés de tous et de chacun; mais qui, dans leur individualisme, vont jusqu'à refuser l'organisation ingénieuse des sacs qui font la queue à notre place.


Tu n'en peux plus de tant de propos, tu restes calme, mais tu t’agaces, tu ne supportes pas, tu ne veux pas faire partie de leur "clan", tu veux te mélanger, tu parles à tout le monde, et tu ne peux te taire, tu dis combien tu veux le mélange, tu tentes d'expliquer qu'il n'y a pas de bananes pour tout le monde, que ce ne sont que les familles nombreuses qui en auront, que cela ne tient pas au fait d'être demandeur d'asile ou pas.
Tu discutes avec le groupe d'africaines de la peur du chien, de comment les chiens sont nombreux et parfois dangereux en Afrique, que cette peur a une raison, et qu'elle se respecte; les autres se taisent.
Ton sac finit par être le premier de la file, et tu vas découvrir ce que tu vas manger cette semaine, tu fais le tour habituel, trois fromages, trois boites de sardines, trois litres de lait, 1kg de pâtes, une boite de conserve, tiens de la farine et des œufs cette semaine, tu vas faire des crêpes quand les enfants reviendront; 
tu poursuis ton parcours et on te donne en dernier les produits frais et surgelés, yaourts, poissons, jambon, ou autre en fonction de l'arrivage, c'est à chaque fois un peu différent.
Tu demandes si il y aura des légumes ou des fruits, tu voudrais cuisiner.
Bientôt, on ne sait pas quand, cette année démarre avec des problèmes d'approvisionnement, beaucoup moins de tout, il est difficile de nourrir tout le monde, les rations sont plus petites, mais ça va venir.


Dans la pièce glaciale ceux qui attendent sont persuadés que s'il n'ont pas suffisamment à manger pour la semaine, c'est à cause des demandeurs d'asile.
La légende de l'étranger qui vole le pain du français a la dent dure.
Tu t'en vas, toujours le sourire aux lèvres en souhaitant à tous une bonne semaine, dehors tu retrouves la maman et la petite fille, tu discutes, tu leur dis à bientôt et tu fais coucou de la main à la gamine qui te répond.
Tu tentes de garder la lumière de cette enfant, là pas loin, bien ancrée et l'angoisse te prend parce que tu sais que l'innocence sera brisée par la haine ambiante et puante qui explose au grand jour quotidiennement, et inlassablement, partout.

 

Et malgré tout, tu veux garder espoir, tu n'as pas le choix, en entendant l'enfant africaine te dire "au revoir" avec l'accent limousin, tu sais que c'est l'unique voie.

 

 



11/12/2016
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